Quand l’art et la patience défiaient les siècles

Du temps médiéval à l’urgence contemporaine : que reste-t-il de notre rapport au temps ?

Notre rapport au temps a profondément changé depuis la révolution industrielle, et cette transformation s’est encore intensifiée ces dernières années. Nous vivons dans l’ère de l’instantané : en quelques clics, nous pouvons générer un texte, une image et même un site web en entier. L’automatisation, via l’intelligence artificielle, a profondément changé non seulement notre rapport au temps, mais également l’investissement de soi dans ce que l’on fait. Car pour créer, il faut incarner la pensée et le geste, s’imprégner de ce que l’on conçoit afin de se l’approprier.

De nos jours, nous sommes souvent contraints de faire toujours plus avec moins, obsédés par la rentabilité et la performance immédiate. Le moment présent lui-même semble devenu obsolète, balayé par l’urgence de faire, de publier, de passer à la suite.

Dans cette frénésie du toujours « faire plus vite », je vous invite à faire un pas de côté et à évoquer quelque chose qui, à l’opposé, a pris un temps immense… ce temps du Moyen Âge où la valeur d’une œuvre résidait autant dans sa durée de réalisation que dans sa beauté ou sa spiritualité.

Grandeur silencieuse d’un chef-d’oeuvre roman
Prenons la Bible de Winchester, un manuscrit monumental du XIIe siècle (qui comprend quatre volumes1), réalisé en Angleterre. Elle fait partie des plus grands manuscrits bibliques produits à cette époque dans ce pays. Son état de conservation est si remarquable qu’elle nous donne l’impression d’avoir été réalisée la veille1… alors que plus de huit siècles nous séparent de sa création !

Winchester Bible, 1160 and 1175. Image : Wikimedia Commons, domaine public.

Les volumes ont nécessité 250 peaux de veau2. Non seulement il a fallu du temps pour se procurer ces peaux, mais il faut savoir que le processus de préparation du parchemin était à la fois complexe et coûteux : les méthodes de traitement des peaux d’animaux nécessitaient de longues opérations qui pouvaient durer des semaines.

La rédaction des 936 pages de la Bible fut réalisée par un seul scribe2 ! Sachant qu’une page d’écriture pouvait prendre une journée entière, on imagine facilement que l’ouvrage a dû nécessiter plusieurs années de travail3. Et c’est sans compter les miniatures : six artistes œuvrèrent sur les illustrations de la plus ambitieuse de toutes les éditions bibliques réalisées à l’époque romane. Le travail de ces artistes s’échelonna sur une période d’environ 25 ans3.

Même si le texte fut achevé, plusieurs miniatures n’ont jamais été terminées. Ce phénomène était courant dans les grands projets médiévaux et s’explique par une combinaison de facteurs : mort ou retrait des mécènes, interruption du travail des artistes, contexte politique instable, manque de fonds, ou encore la réorganisation des ateliers au fil des décennies.

Image inachevée de l’Ecclésiaste par le Maître des Figures Bondissantes. Livre de l’Ecclésiaste, V, Bible de Winchester, fol. 268. Photographie de John Crook.
https://www.metmuseum.org/fr/exhibitions/listings/2014/winchester-bible/blog/posts/making-of-the-winchester-bible

Le temps sacré qui rythme le monde
Autre exemple marquant : la réalisation des Très Riches Heures du duc de Berry, qui s’étendirent sur plus de 60 ans. Cet ouvrage fut commandé par le duc Jean de Berry vers 1412-1416, à une équipe de frères enlumineurs flamands : les frères de Limbourg4.

https://les-tres-riches-heures.chateaudechantilly.fr/
double page, folio 1 verso et folio 2 recto

Le duc et les frères limbourgeois décédèrent subitement, probablement lors de l’épidémie de peste au début de l’année 14165. L’oeuvre demeura inachevée durant plusieurs décennies. Ce n’est que 69 ans plus tard, en 1485, qu’elle fut terminée par un peintre de Bourges nommé Jean Colombe, à la demande du duc Charles 1er4. Des recherches suggèrent que, quelque 45 ans plus tôt, le manuscrit aurait possiblement été entre les mains du grand Barthélemy d’Eyck, le temps de terminer le calendrier du mois d’octobre et d’achever quelques illustrations5.

L’œuvre renferme un célèbre calendrier composé de douze miniatures représentant les mois de l’année. Si les livres d’heures présentaient souvent un calendrier illustrant ces douze mois, il était en revanche assez rare que chacun de ces mois fasse l’objet d’une miniature pleine page, plutôt que d’être simplement regroupés dans le calendrier précédant la série des heures proprement dites6. Cette innovation, qui consiste à traiter chaque mois comme une véritable scène narrative et picturale pleine page, confère aux Très Riches Heures un statut exceptionnel dans l’histoire de l’enluminure.

Frères de Limbourg, Les Très Riches Heures du duc de Berry (Calendrier : Septembre), 1411–1416

Les miniatures des calendriers (par exemple, le mois de septembre ci-dessus) représentent un temps cyclique, reflété par la régularité du travail agricole et les cycles de la lune, du soleil et des constellations, perçus comme les signes d’un rythme imposé par Dieu à l’univers. Ce temps n’est pas seulement cosmologique : il est sacré, structuré par le rythme des fêtes et offices religieux, et mis en harmonie avec l’ordre divin de l’univers — bien loin du temps linéaire et orienté vers la performance qui caractérise notre époque.

Ce contraste met en lumière une conception du temps où l’être humain se perçoit comme inscrit dans une continuité cosmique plutôt que comme un artisan pressé, emporté par l’urgence de produire.

Dans l’illustration ci-dessus, le zodiaque inscrit autour et à l’intérieur du corps humain illustre une invention emblématique du Moyen Âge, pleinement développée à partir du XIIIᵉ siècle. Ce type d’image reflète la croyance selon laquelle l’être humain constitue un microcosme, c’est-à-dire un reflet ordonné du macrocosme, de l’univers tout entier6. Elle nourrit l’idée d’un monde cohérent où chaque élément répond à un principe supérieur d’harmonie.

Lecture bénédictine du temps
La Règle de Saint Benoît, rédigée au VIᵉ siècle, offre un éclairage intéressant sur ce rapport médiéval au temps. Dans le monde monastique, le temps n’est jamais un adversaire à maîtriser, mais un cadre structurant, voire un allié. Il devient un espace de maturation plutôt qu’une ressource à exploiter.

Le principe bénédictin d’ora et labora, la pratique de l’alternance entre la prière et le travail, inscrit chaque activité dans un rythme régulier qui oppose résistance à toute forme de précipitation. L’enlumineur, comme le moine, avance par gestes mesurés : la lenteur n’est pas un défaut, mais une condition nécessaire pour que le travail devienne offrande. Ainsi, le geste lent était perçu comme une forme de prière en action.

Le temps habité
Dans ces magnifiques manuscrits enluminés, nous avons une métaphore du temps historique : il y eut le temps d’intention (la demande du commanditaire), le temps de latence (oeuvre inachevée) et le temps de reprise (où un autre artiste projeta son regard de peintre quelques décennies plus tard).

Chaque oeuvre enluminée est un détail de précision qui s’étale sur plusieurs jours, mois ou années. La superposition des couches de peinture, le soin apporté aux détails et l’application de l’or relevaient d’un temps artisanal, lent et mesuré. Ces exemples illustrent parfaitement le rapport au temps dans l’art médiéval : sa continuité malgré les ruptures, et l’idée que les œuvres pouvaient traverser plusieurs générations sans perdre leur sens.

Enluminure du «Titus Livius, Ab Urbe condita » Français 263 BnF.

On peut faire un parallèle avec les cathédrales, dont la réalisation s’échelonna durant des décennies. Comme les enlumineurs, les bâtisseurs de cathédrales travaillaient dans une temporalité qui dépassait leur propre vie : ils savaient qu’ils ne verraient jamais l’œuvre achevée, mais contribuaient malgré tout à une création collective inscrite dans la durée et au-delà de leur existence individuelle.

Le temps n’était pas un obstacle ni une anomalie à dépasser à tout prix comme il l’est aujourd’hui. Il était le fil même de la création : le temps long façonnait la profondeur, nourrissait la spiritualité, révélait le savoir-faire. Chaque geste participait à une œuvre qui dépassait la simple vie humaine, défiant le temps et l’urgence qui nous gouvernent aujourd’hui. Ce temps était habité, et non consommé.

« Que fais-tu comme travail ? », demanda un passant à l’un des deux hommes.
« Je pose des briques », dit l’homme lassé par la répétition de ses gestes sans sens.
« Et toi, que fais-tu ? »
« Moi, je bâtis une cathédrale », dit l’autre, les yeux levés vers ce qu’il imaginait déjà devenir une œuvre immense.

Je conclurais en disant que, non seulement la course contre la montre que nous menons aujourd’hui a des répercussions sur la gestion du temps lui-même, mais elle contribue surtout à un effacement du sens des tâches individuelles : dépourvues de tout projet global, elles deviennent mécaniques et aliénantes, préparant les conditions mêmes de l’épuisement.

Références :
1https://gayemack.com/2012/09/24/the-making-of-the-winchester-bible/
2Ingo F. Walther et Norbert Wolf, Codices illustres. Les plus beaux manuscrits enluminés du monde, 400 à 1600, Cologne, Éditions Taschen, p. 136.
3https://www.metmuseum.org/fr/exhibitions/listings/2014/winchester-bible/blog/posts/making-of-the-winchester-bible
4Ingo F. Walther et Norbert Wolf, Codices illustres. Les plus beaux manuscrits enluminés du monde, 400 à 1600, Cologne, Éditions Taschen, p.281
5https://www.britannica.com/biography/Limbourg-brothers
6Ingo F. Walther et Norbert Wolf, Codices illustres. Les plus beaux manuscrits enluminés du monde, 400 à 1600, Cologne, Éditions Taschen, p.283

Les réglures dans les manuscrits médiévaux

Un travail invisible, mais fondamental

Quand on regarde un manuscrit ancien, on est souvent captivé par la magnificence des enluminures qu’il contient et par les textes patiemment tracés par les scribes. Mais ces derniers réalisaient également une étape importante, souvent discrète mais essentielle et dont on parle très peu : les réglures.

Avant même de tracer la moindre lettre, le scribe devait structurer chaque page avec précision. Ce travail préparatoire constituait le fondement de l’organisation du manuscrit.

Mais avant d’aller plus loin, voyons ensemble le rôle du scribe.

Bible d’Hambourg, GKS 4, 2°, vers 1255

La mission du scribe
Pour comprendre l’importance des réglures, il est essentiel de se replonger dans le contexte historique de l’époque. Le scribe travaillait principalement dans les monastères, où il avait pour mission de recopier les textes sacrés. C’était un travail répétitif, laborieux, et surtout minutieux.

Dans les traditions bénédictines et cisterciennes, inspirée de la Règle de saint Benoît (rédigée au VIe siècle par Benoît de Nursie)1, le travail manuel faisait partie intégrante de la vie monastique. La copie des textes répondait non seulement à des besoins liturgiques et spirituels, mais elle était aussi perçue comme une forme de prière en action.

Benoît de Sainte-Maure, Roman de Troie, XIVe siècle. BnF, ms. 782, fᵒ. 2 vᵒ.
Sophie Cassagnes-Brouquet, La passion du livre au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France, p. 19.

Ainsi, le rôle du scribe était méritoire et élevé au rang de sacré :
« C’est une noble tâche que de copier des livres sacrés, et le scribe ne manquera pas sa récompense. Il est préférable d’écrire des livres que de planter des vignes : celui-là entretient son ventre, celui-ci son âme. »2 On disait même « qu’autant de péchés étaient absous au purgatoire qu’il y avait de lignes et de points dans un livre. »3

La préparation des réglures
Une fois le parchemin (peau animale) préparé et prêt à l’emploi, il pouvait être remis au scribe. Avant même de commencer à écrire, ce dernier devait d’abord préparer la mise en page du support. C’est à cette étape qu’intervenait la réglure : un ensemble de lignes tracées horizontalement et verticalement, destinées à structurer la page.

Il est intéressant de noter que, tout comme les livres imprimés modernes, les manuscrits médiévaux sont généralement plus hauts que larges. Pourquoi ? Parce que la peau animale utilisée comme parchemin est naturellement de forme oblongue. Lorsqu’elle est pliée pour former des cahiers, le format qui en résulte est logiquement plus allongé que large.4

Les réglures définissent l’emplacement du texte, des marges, des colonnes, et la place réservée aux lettrines, aux décors et même aux illustrations. En ce sens, elles agissent comme la portée pour un compositeur de musique.

Source : archives personnelles.

Dans ma propre pratique, j’utilise une mine de plomb pour tracer les réglures. Mais à l’époque médiévale, les premières réglures étaient principalement réalisées à la pointe sèche (outil pointu), avant que l’usage du plomb puis de l’encre ne se généralise.

Les techniques des scribes
Les scribes réalisaient des petites perforations, appelées piqûres (petits trous), sur les bords de la page. À l’aide de ces repères, le scribe pouvait ensuite reporter les réglures de manière uniforme sur plusieurs feuillets.5

Source : archives personnelles.

Grâce à l’usage de la pointe sèche, il était possible de tracer simultanément le recto et le verso d’un feuillet — voire plusieurs feuillets empilés — ce qui représentait un gain de temps appréciable. Ensuite, il ne restait plus qu’à relier les points perforés par un trait.

À propos des bifeuillets
Le terme bifeuillet désigne une feuille pliée en deux, donnant deux feuillets (ou quatre pages). On utilise également le terme latin bifolium dans les études codicologiques.

Je vous invite à visionner cette courte vidéo qui complète mon explication sur la composition d’un cahier. Bien qu’elle soit en anglais, elle est très visuelle et donc facile à comprendre.

Dans certains manuscrits conservés, on peut encore apercevoir ou sentir sous les doigts les traces de ces réglures, véritables témoins du travail préparatoire accompli par le scribe.

Source : Walters Art Museum, W.7, f. 10r. © 2011 Walters Art Museum, licence CC BY-SA.

L’importance codicologique des réglures
Les réglures ne servaient pas uniquement à organiser visuellement le texte : elles ont aujourd’hui une valeur précieuse pour les codicologues, ces spécialistes des manuscrits anciens. En effet, les techniques de réglure peuvent permettre de dater un manuscrit, d’en identifier l’origine géographique, ou de retracer l’évolution du travail des copistes.

Par exemple, à partir du XIIe siècle, l’usage du plomb pour tracer les réglures devient courant. On continue d’utiliser des piqûres pour marquer les repères, mais celles-ci sont désormais reliées par des traits tracés à la mine de plomb, plus visibles que ceux de la pointe sèche.

Ainsi, dans ce détail, on peut voir les piqûres régulières à droite, qui orientent le texte écrit par le scribe à gauche.

Avranches, BM, 4, ff. 28v-29r, Source : Bibliothèque virtuelle du Mont Saint-Michel

À la fin du Moyen Âge, l’utilisation de l’encre pour les lignes devint de plus en plus courante. Elle était parfois très visible dans le dessin de la page, tel qu’on peut l’apercevoir dans cet extrait de Le Roman de la rose (XIVe siècle).

Sources : archives personnelles. Exposition Chevaliers, mai à octobre 2025 au musée Pointe-à-Callière, Montréal.

Les réglures sont donc bien plus qu’un simple outil de mise en page : elles témoignent du savoir-faire des scribes, de la rigueur du travail monastique et de l’intelligence silencieuse à l’œuvre dans chaque manuscrit médiéval.

Un commanditaire rend visite à un scribe, XVe siècle. BnF, ms. lat. 4915, fᵒ. 1.
Sophie Cassagnes-Brouquet, La passion du livre au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France, p. 23.

Fait intéressant à noter : bien que l’imagerie populaire représente souvent les moines copistes écrivant à la lueur des bougies, cette vision est inexacte en raison du risque élevé d’incendie6. L’écriture s’effectuait principalement à la lumière naturelle, dans des espaces orientés vers le soleil, en accord avec les rythmes saisonniers et les heures canoniales de la vie monastique.7

Références :
1https://agora.qc.ca/documents/Monachisme–La_regle_de_Saint-Benoit_par_Emile_Levasseur
2Sophie Cassagnes-Brouquet, La passion du livre au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France, p. 18.
3Ingo F. Walther et Norbert Wolf, Codices illustres. Les plus beaux manuscrits enluminés du monde, 400 à 1600, Cologne, Éditions Taschen, p. 20.
4Christopher De Hamel, Une histoire des manuscrits enluminés, Éditions Phaidon, p.89.
5Christopher De Hamel, Une histoire des manuscrits enluminés, Éditions Phaidon, p.91.
6https://www.laphamsquarterly.org/roundtable/words-without-borders
7https://www.newliturgicalmovement.org/2025/02/the-rhythms-of-day-and-night-in-rule-of.html

Dame à la licorne

Se donner des défis !

Un jour, mon conjoint avait trouvé dans une friperie montréalaise le livre « The Lady and the Unicorn », de Sutherland Lyall. Agréable découverte, c’est avec bonheur que je le parcourais, encore et encore, sans jamais me lasser d’admirer le travail sublime des six tapisseries réalisées en France vers le début du XVIe siècle.

À mon seul désir (La Dame à la licorne) – Musée de Cluny, Paris. Source : Wikipedia.

Durant cette même période, je dévorais aussi des yeux « Le livre de chasse », de Gaston Phoebus : j’étais émerveillée par les végétaux et les ciels, tous plus élégants et étoffés les uns que les autres.

Source : Bibliothèque Nationale de France.
Source : Bibliothèque Nationale de France.
Source : moleiro.com

À mes yeux, ces deux univers se rejoignent à travers leur ornementation d’une précision remarquable, leur élégance raffinée et leurs couleurs vibrantes. Le traitement de la végétation dans le livre de chasse rappelle celui des tapisseries de verdure, typiques de la fin du Moyen Âge. Dans les deux cas, nous sommes également témoin d’une relation « humain-animal ».

L’illustration ci-bas m’a tout de suite touchée par la tendresse qu’elle dégageait (comparativement aux scènes de chasses souvent sanglantes retrouvées dans le livre de chasse). Cette dame semblait prendre sous son aile, ou devrais-je dire sa robe, la sécurité de cette licorne. L’animal semble lui faire entièrement confiance. Ce fut donc le point de départ de mon illustration.

Tiré de mon livre The Lady and the Unicorn. From Matteus Platearius, Book of Simple Medicines, fol 160. National Library, St. Petersburg.

J’ai commencé par un croquis (maintes fois retravaillé) puis, peu à peu, j’ai façonné la robe de la dame. J’ai d’abord créé mon propre rouge, puis j’ai rehaussée avec des motifs délicats de gouache dorée, afin de lui conférer une beauté somptueuse. L’or véritable, utilisé uniquement pour les bijoux de la dame, vient souligner la richesse de l’ensemble.

Les éléments végétaux ont également constitué un défi passionnant : grâce à une succession de dégradés et de nuances subtiles, j’ai pu leur donner profondeur et dimension, créant ainsi une nature luxuriante. Mon œuvre s’est construite petit à petit, couche après couche, à l’image de la diversité et de la splendeur du monde végétal que l’on retrouve dans les enluminures du livre de chasse.

Ce fut une première belle exploration des tapisseries de verdure typiques de la fin du Moyen Âge !

Et maintenant, le résultat final !

Drôleries ou grotesques

Marginalias

Dans certains manuscrits médiévaux, les marges sont peuplées de créatures étranges, de scènes inattendues… parfois même franchement dérangeantes.

Escargots à tête humaine, plantes surgissant d’arrière-trains, scènes absurdes ou satiriques : ces images apparaissent dans des livres pourtant copiés avec le plus grand sérieux, souvent à des fins religieuses.

Pourquoi ces illustrations, appelées « drôleries », se retrouvent-elles dans ces manuscrits ?

Funeral of Fox Renard. Gorleston Psalter. England, 1310-1324. British library.
Breviary of Renaud and Marguerite de Bar, c. 1302-1305.

Ces images satiriques commencent à apparaître davantage à partir de la fin du XIIe siècle et atteignent leur apogée entre le XIIIe et le XIVe siècle. Le terme général « marginalia » désigne tous les éléments que l’on trouve en marge des manuscrits, qu’il s’agisse d’annotations laissées par les propriétaires ou d’illustrations réalisées par les enlumineurs.

Bien que ces drôleries ou grotesques apparaissent parfois ailleurs que dans les marges, elles n’ont, a priori, aucun lien direct avec le texte principal. Elles rencontrent un grand succès dans les ateliers anglais et dans le nord de la France.

Gorleston Psalter, c. 1310-1324. (British Library Royal MS 49622, f. 13v.).

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces illustrations ont suscité de nombreux débats ! et leur présence reste encore aujourd’hui difficile à expliquer. Plusieurs pistes ont été avancées. Certains chercheurs, comme Michael Camille ou Kaitlin Manning, y voient le reflet d’une époque marquée par des tensions sociales et religieuses.

Aux XIIIe et XIVe siècles, l’Église s’enrichit et étend son pouvoir, ce qui alimente critiques et contestations. Dans ce contexte, ces images marginales pourraient être l’expression d’un humour satirique, voire d’une forme de prise de distance.

Lancelot en Prose. Add MS 10294/1 f.1dr | Source: The British Library.

Pour l’historien de l’art Michael Camille, ces images pouvaient servir à critiquer, avec humour, les figures d’autorité religieuse, les vices humains ou certains aspects de la société. Elles pouvaient aussi signaler des erreurs dans le texte.

D’autres hypothèses sont plus nuancées. Kaitlin Manning souligne que ces drôleries n’étaient pas toujours vulgaires : elles pouvaient simplement attirer l’attention sur un passage, compléter un texte, ou représenter des scènes du quotidien — un travailleur, un forgeron, un scribe à l’œuvre.

Roman de la Rose, BNF ms FR 25526 fol. CLXr.

Les manuscrits médiévaux pouvaient être très simples ou richement décorés, mais ils restaient dans tous les cas des objets coûteux, souvent réalisés sur commande. Il est donc probable que certains éléments aient été adaptés aux goûts de leur propriétaire, ce qui pourrait expliquer la présence de certaines drôleries.

Par ailleurs, le texte primait sur l’image : il était rédigé en premier, puis des espaces étaient laissés pour accueillir les illustrations.

Knight v Snail II: Battle in the Margins (from the Gorleston Psalter, England (Suffolk), 1310-1324, Add MS 49622, f. 193v.

Tous ne voyaient pas ces images d’un bon œil.

Les Cisterciens, en particulier, se méfiaient de l’ornementation : pour eux, les créatures fantastiques et les scènes marginales détournaient l’esprit de la prière. Ils privilégiaient donc des initiales simples, sans illustration et souvent limitées à une seule couleur.

Origine inconnue.

Avant le XIIe siècle, les manuscrits étaient majoritairement religieux et produits par le clergé. Avec l’essor de l’alphabétisation chez les laïcs, une plus grande diversité de textes apparaît : livres d’heures, romans de chevalerie, récits de voyage ou encore poèmes épiques.

Dans ce contexte, il ne faut pas confondre les drôleries avec un autre type d’ouvrage très répandu au Moyen Âge : le bestiaire.

Ces livres, consacrés aux animaux réels ou fantastiques, associent descriptions et interprétations morales. Contrairement aux drôleries, leurs images sont directement liées au texte.

Bodleian Library, MS. Ashmole 1511, The Ashmole Bestiary, Folio 21r. England, early 13th century.

Très vite adoptés, ces manuscrits témoignent d’un véritable engouement pour le monde naturel, en particulier les animaux et les plantes (herbiers).

Les drôleries, quant à elles, restent plus insaisissables.
Tour à tour satiriques, décoratives ou simplement énigmatiques, elles échappent à une interprétation unique.

C’est peut-être justement ce qui les rend si fascinantes : au détour d’une marge, elles laissent entrevoir un Moyen Âge plus libre, plus joueur… et parfois plus irrévérencieux qu’on ne l’imagine.

Pour compléter le sujet, je vous suggère cette courte vidéo accessible sur le site de la Bibliothèque nationale de France :
https://essentiels.bnf.fr/fr/livres-et-ecritures/histoire-du-livre-occidental/827cc9bf-5a3e-4180-886b-9974538a24b0-livre-medieval/video/4eca87fc-8859-4c43-8020-63ec77f3bc79-droleries

Série Vikings et les enluminures

Lorsque je suis tombée par hasard sur la série canado-irlandaise Vikings, j’ai eu un véritable coup de foudre ! Plusieurs événements relatés sont inspirés d’histoires vraies.

La plupart des séries qui se déroulent dans le passé abordent les guerres, les luttes de pouvoir, les histoires d’amour, etc. La série Vikings n’y fait pas exception. Toutefois, elle a su aborder quelques bribes d’un versant de notre histoire occidentale souvent méconnue du grand public : les manuscrits enluminés. C’est avec émotion que j’ai regardé l’histoire se dérouler sous mes yeux…

Dès la première saison, Ragnar Lothbrok et sa bande débarque sur une île d’Angleterre pour piller et brûler le monastère de Lindisfarne.

Monastere

Cette attaque créera une onde de choc dans la chrétienté : elle marquera le début de l’époque viking.  C’est aussi un moment fort de l’histoire puisqu’on fait la rencontre d’Athelstan, un moine copiste qui aura un grand rôle à jouer dans la série.

Ragnar rencontre Athelstan

Les Vikings sont avides de richesses. Pendant qu’ils pillent le monastère, Ragnar découvre un moine caché, maintenant contre lui un livre auquel il semble très attaché. D’abord surpris de constater que le moine parle la même langue que lui, il lui demande pourquoi il a choisi de sauver « ça » — le livre, plutôt que tous les autres trésors en or. Athelstan répond naturellement que le livre contient la parole de Dieu. Les autres vikings veulent tuer le moine, mais Ragnar s’y oppose. Il parle leur langue et pourrait leur être utile.

Athelstan devient l’esclave de Ragnar, du moins pour un certain temps. Un soir, pendant que le moine entend bien malgré lui les ébats amoureux du viking et de sa femme, il essaie de trouver un peu de réconfort dans son fameux livre. On voit donc ce que le chrétien lit : un livre manuscrit et enluminé. Peut-être l’évangéliaire de Lindisfarne ?

Enluminure1

Dans la deuxième saison, le roi Ecbert montre à Athelstan son antre secrète, là où sont entreposés des manuscrits romains.

antre secrete du roi ecbert

Inquiet des invasions barbares (sous entendu les non chrétiens, particulièrement ceux provenant d’Europe du Nord — en l’occurrence les Vikings) il confie au moine la noble tâche de recopier les précieux manuscrits afin de les préserver à jamais.

athelstan copiste

athelstan ecrit

Durant la saison quatre, dans le but de satisfaire la princesse Judith, le roi Ecbert lui trouve un moine enlumineur afin qu’il lui enseigne l’art de l’enluminure.

production enluminure

Judith peint

Judith peint1

Judith peint2

On a beau lire dans les livres d’histoire les événements du passé, mais rien n’égale le fait de voir le regard guerrier d’un viking ; de sentir la peur viscérale chez les moines ; de capter la magie et l’espoir dans les yeux d’un humain lorsqu’ils les posent sur un livre sacré…

La série Vikings a permis de rendre tangible, une réalité depuis longtemps oubliée.

Source : Les images sont des copies d’écran youtube de la série Vikings.

Livre d’heures noir

Généralement peu connu du grand public à cause de leur rareté, il existe des enluminures aux teintes sombres appelées Livre d’heures noir.

Ces enluminures sont réalisées sur du parchemin ou vélin noir, résultat obtenu par trempage dans un bain métallo-gallique. Les pages de ces manuscrits sont généralement conservés entre des plaques de verre acrylique pour des raisons de conservation, à cause de l’action corrosive de la teinture noire sur le parchemin.

Surtout une production flamande du XVe siècle, qui allait dans le sens du goût élitiste de la cour de Bourgogne.