Drôleries ou grotesques

Marginalias

Dans certains manuscrits médiévaux, les marges sont peuplées de créatures étranges, de scènes inattendues… parfois même franchement dérangeantes.

Escargots à tête humaine, plantes surgissant d’arrière-trains, scènes absurdes ou satiriques : ces images apparaissent dans des livres pourtant copiés avec le plus grand sérieux, souvent à des fins religieuses.

Pourquoi ces illustrations, appelées « drôleries », se retrouvent-elles dans ces manuscrits ?

Funeral of Fox Renard. Gorleston Psalter. England, 1310-1324. British library.
Breviary of Renaud and Marguerite de Bar, c. 1302-1305.

Ces images satiriques commencent à apparaître davantage à partir de la fin du XIIe siècle et atteignent leur apogée entre le XIIIe et le XIVe siècle. Le terme général « marginalia » désigne tous les éléments que l’on trouve en marge des manuscrits, qu’il s’agisse d’annotations laissées par les propriétaires ou d’illustrations réalisées par les enlumineurs.

Bien que ces drôleries ou grotesques apparaissent parfois ailleurs que dans les marges, elles n’ont, a priori, aucun lien direct avec le texte principal. Elles rencontrent un grand succès dans les ateliers anglais et dans le nord de la France.

Gorleston Psalter, c. 1310-1324. (British Library Royal MS 49622, f. 13v.).

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces illustrations ont suscité de nombreux débats ! et leur présence reste encore aujourd’hui difficile à expliquer. Plusieurs pistes ont été avancées. Certains chercheurs, comme Michael Camille ou Kaitlin Manning, y voient le reflet d’une époque marquée par des tensions sociales et religieuses.

Aux XIIIe et XIVe siècles, l’Église s’enrichit et étend son pouvoir, ce qui alimente critiques et contestations. Dans ce contexte, ces images marginales pourraient être l’expression d’un humour satirique, voire d’une forme de prise de distance.

Lancelot en Prose. Add MS 10294/1 f.1dr | Source: The British Library.

Pour l’historien de l’art Michael Camille, ces images pouvaient servir à critiquer, avec humour, les figures d’autorité religieuse, les vices humains ou certains aspects de la société. Elles pouvaient aussi signaler des erreurs dans le texte.

D’autres hypothèses sont plus nuancées. Kaitlin Manning souligne que ces drôleries n’étaient pas toujours vulgaires : elles pouvaient simplement attirer l’attention sur un passage, compléter un texte, ou représenter des scènes du quotidien — un travailleur, un forgeron, un scribe à l’œuvre.

Roman de la Rose, BNF ms FR 25526 fol. CLXr.

Les manuscrits médiévaux pouvaient être très simples ou richement décorés, mais ils restaient dans tous les cas des objets coûteux, souvent réalisés sur commande. Il est donc probable que certains éléments aient été adaptés aux goûts de leur propriétaire, ce qui pourrait expliquer la présence de certaines drôleries.

Par ailleurs, le texte primait sur l’image : il était rédigé en premier, puis des espaces étaient laissés pour accueillir les illustrations.

Knight v Snail II: Battle in the Margins (from the Gorleston Psalter, England (Suffolk), 1310-1324, Add MS 49622, f. 193v.

Tous ne voyaient pas ces images d’un bon œil.

Les Cisterciens, en particulier, se méfiaient de l’ornementation : pour eux, les créatures fantastiques et les scènes marginales détournaient l’esprit de la prière. Ils privilégiaient donc des initiales simples, sans illustration et souvent limitées à une seule couleur.

Origine inconnue.

Avant le XIIe siècle, les manuscrits étaient majoritairement religieux et produits par le clergé. Avec l’essor de l’alphabétisation chez les laïcs, une plus grande diversité de textes apparaît : livres d’heures, romans de chevalerie, récits de voyage ou encore poèmes épiques.

Dans ce contexte, il ne faut pas confondre les drôleries avec un autre type d’ouvrage très répandu au Moyen Âge : le bestiaire.

Ces livres, consacrés aux animaux réels ou fantastiques, associent descriptions et interprétations morales. Contrairement aux drôleries, leurs images sont directement liées au texte.

Bodleian Library, MS. Ashmole 1511, The Ashmole Bestiary, Folio 21r. England, early 13th century.

Très vite adoptés, ces manuscrits témoignent d’un véritable engouement pour le monde naturel, en particulier les animaux et les plantes (herbiers).

Les drôleries, quant à elles, restent plus insaisissables.
Tour à tour satiriques, décoratives ou simplement énigmatiques, elles échappent à une interprétation unique.

C’est peut-être justement ce qui les rend si fascinantes : au détour d’une marge, elles laissent entrevoir un Moyen Âge plus libre, plus joueur… et parfois plus irrévérencieux qu’on ne l’imagine.

Pour compléter le sujet, je vous suggère cette courte vidéo accessible sur le site de la Bibliothèque nationale de France :
https://essentiels.bnf.fr/fr/livres-et-ecritures/histoire-du-livre-occidental/827cc9bf-5a3e-4180-886b-9974538a24b0-livre-medieval/video/4eca87fc-8859-4c43-8020-63ec77f3bc79-droleries

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