Les mystères des palimpsestes : un voyage dans le temps

Des manuscrits oubliés qui auraient pu changer la face du monde

L’étude des manuscrits anciens est passionnante !
Ces témoins silencieux de l’histoire nous permettent de remonter le temps pour explorer les connaissances, les croyances et le quotidien de nos lointains ancêtres.

Encore de nos jours, ils fascinent, et on continue d’en découvrir — certains n’ont même jamais été lus ni étudiés depuis des siècles !

On estime qu’environ un million de manuscrits médiévaux ont traversé les siècles jusqu’à nous. Mais ce chiffre ne représente qu’environ 9 % de la production totale de l’époque : il y aurait donc eu plus de 11 millions de manuscrits créés au Moyen Âge, dont la grande majorité a été perdue ou détruite…1

Source : Tableau de Bernard Vernochet réalisé pour la ville d’Avranches en 1993.
Livre « L’enluminure romane au Mont-Saint-Michel », édition Ouest-France, p.135.

Le parchemin, principalement fabriqué à partir de peaux de veau (vélin), de mouton ou de chèvre, était l’un des supports d’écriture privilégiés au Moyen Âge. Sa fabrication, longue et complexe, pouvait prendre plusieurs semaines. Il en résultait un matériau solide… et coûteux. Sa rareté le rendait précieux.

Pour cette raison, il arrivait qu’un scribe efface un texte considéré comme secondaire — soit par grattage à la lame, soit par lavage — afin de réutiliser le parchemin pour y écrire un nouveau texte.
Ce procédé de recyclage médiéval porte un nom : le palimpseste. Le mot vient du grec ancien palimpsêstos (παλίμψηστος), qui signifie « gratté de nouveau ».2

Mais un texte effacé n’est pas nécessairement perdu.
Parfois, il est possible de distinguer à l’œil nu une faible trace d’écriture sous le texte visible.

Source : Wikimedia Commons
Codex Guelferbytanus 64 Weissenburgensis
(texte inférieur date du IVe et celui supérieur date du XIIIe siècle).

Il ne faut pas croire que seuls des textes jugés « peu importants » étaient effacés : certains écrits étaient volontairement supprimés pour des raisons politiques ou religieuses. Notamment des textes païens, hérétiques ou considérés comme obsolètes, ont ainsi pu être effacés pour faire place à des écrits plus conformes à la doctrine dominante de l’époque.

Par exemple, des traités médicaux ou scientifiques antiques ont pu être effacés dans des monastères pour copier des textes religieux. On retrouve un exemple souvent cité dans le cas du palimpseste d’Archimède… mais l’histoire est bien plus surprenante.

Le palimpseste d’Archimède
Ce fascinant manuscrit contient les copies d’écrits rédigés au IIIe siècle avant notre ère par Archimède de Syracuse, l’un des plus grands savants de l’Antiquité. C’est en 1906 que ses traités ont été redécouverts dans un manuscrit effacé puis réutilisé — le fameux palimpseste d’Archimède.

À la stupéfaction des chercheurs, l’étude de ses écrits a révélé que le mathématicien utilisait des concepts très avancés pour son époque, certains anticipant même ceux du calcul infinitésimal développé près de 1800 ans plus tard par Newton !3 Imaginez si ses découvertes avaient été comprises et diffusées dès le Moyen Âge… Aurions-nous assisté à une révolution scientifique dès la Renaissance, changeant ainsi la face du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui ?

Palimpseste d’Archimède
Source : Unbekannt Private – Collection Bridgeman Images

Il est important de souligner qu’aucun manuscrit original d’Archimède n’a survécu. Ses écrits ont été copiés par des scribes byzantins chrétiens au Xe siècle après J.-C. Sans leur travail de transmission, l’œuvre de ce génie antique aurait pu disparaître à jamais. Le simple fait que ce codex ait existé démontre que certains chrétiens se souciaient de l’œuvre d’Archimède et souhaitaient la préserver4 — ce qu’on oublie parfois, car l’idée contraire est souvent véhiculée.

Mais au XIIIe siècle, après la chute de Constantinople et le chaos qu’elle engendra, le manuscrit fut déplacé à Jérusalem. Il tomba entre les mains d’un prêtre chrétien qui, n’ayant sans doute pas de parchemin disponible pour rédiger son livre de prière, sacrifia, sans le savoir, une œuvre scientifique majeure pour un usage liturgique.4

Mais ce n’est pas le seul exemple marquant
Un autre exemple célèbre est le Codex Ephraemi Rescriptus, un manuscrit de vélin d’origine égyptienne rédigé en écriture grecque onciale au Ve siècle.5 Il est exceptionnel car il contient l’un des plus anciens témoins de la Bible grecque, comprenant à l’origine une large portion de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ce codex est considéré comme crucial pour l’histoire du texte biblique, grâce à son ancienneté et à la richesse des passages qu’il a conservés. Ces textes ont été grattés au XIIe siècle pour y recopier des sermons de saint Éphrem le Syrien, traduits du syriaque.6 Ce palimpseste est conservé à la Bibliothèque nationale de France.

Codex Ephraemi Rescriptus
Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8470433r

D’autres palimpsestes, moins célèbres, renferment des œuvres rédigées dans des langues aujourd’hui rares ou disparues — comme le syriaque, le copte ou le palmyrénien — contribuant ainsi à préserver la mémoire de cultures oubliées.

Redécouverte grâce aux technologies modernes
Aux XIXe et XXe siècles, on a tenté de faire réapparaître ces textes effacés à l’aide de produits chimiques ou de lumière ultraviolette, mais ces techniques ont parfois endommagé les manuscrits. Aujourd’hui, grâce aux avancées numériques — notamment l’imagerie multispectrale — il devient beaucoup plus facile de découvrir ce que renferment ces couches cachées, sans les abîmer.

Exemple de numérisation multispectrale
Source : BnF. Imagerie multispectrale
https://manuscripta.hypotheses.org/7559

Il existe même, plus rarement, des doubles palimpsestes : des manuscrits sur lesquels deux effacements successifs ont eu lieu, avec trois couches d’écriture superposées.

Dans le cas du Palimpseste d’Archimède, l’imagerie multispectrale a d’abord été utilisée, mais c’est l’accélérateur de particules qui a permis d’aller plus loin dans les découvertes.7

En 2005, au Stanford Linear Accelerator Center (Californie), l’imagerie par fluorescence de rayons X (une technique utilisant un synchrotron) a permis de cartographier chimiquement l’écriture cachée du manuscrit. Le physicien Uwe Bergmann eut l’idée d’utiliser un accélérateur de particules pour détecter de très faibles quantités de fer présentes dans l’encre. Bien que ces encres aient été effacées, les éléments chimiques qu’elles contiennent peuvent encore être « excités » par les rayons X, ce qui les fait émettre une fluorescence caractéristique, révélant l’écriture disparue.7

Le palimpseste d’Archimède
Source : Walters Art Museum Illuminated Manuscripts

Un mythe tenace : le port des gants !
J’en profite également pour défaire une fausse croyance concernant la manipulation des manuscrits anciens : non, il ne faut pas porter de gants ! Il faut manipuler les manuscrits avec des mains propres et sèches. Porter des gants en coton pour tenir ou tourner les pages d’un livre ou d’un manuscrit réduit la dextérité manuelle et augmente le risque de dommages. Les gants ont également tendance à transférer la saleté, en plus de déloger les pigments ou l’encre de la surface des pages.

Pour conclure, la redécouverte des palimpsestes permet de restituer des textes perdus, d’éclairer des pans entiers de l’histoire littéraire, scientifique, philosophique ou religieuse, et d’enrichir notre connaissance du passé. D’où leur importance pour les philologues, ces chercheurs qui consacrent leur vie à l’étude critique et historique des textes anciens.

Avec des milliers de palimpsestes encore à découvrir et de nouvelles technologies qui ne cessent d’émerger, il est fort probable que d’autres découvertes majeures viendront encore nous surprendre !

Références :
1 Notes de cours : Lecture des sources manuscrites, cours HIS4023, UQAM
2 Wikipédia « Palimpseste »

3 Sciences News « Ancient Infinities« 
4 Tales of Times Forgotten « The Truth about the Archimedes Palimpsest »
5 Wikipédia « Codex Ephraemi Rescriptus »
6 Encyclopædia Britannica « Codex Ephraemi Rescriptus »

7 NBC News « Physicists use X-rays to read Archimedes’ works »

Parchemin ou vélin?

De la peau animale au manuscrit médiéval : fabrication, identification et secrets d’un support millénaire.

Article publié en 2017 — mis à jour et enrichi en août 2026.

Sophie Cassagnes-Brouquet, La passion du livre au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France, p. 26.

Parchemin ou vélin : quelle différence ?

C’est une question qui m’a été fréquemment posée. Pour commencer, tous les deux sont issus de peaux d’animaux abattus, principalement des peaux de moutons, de chèvres ou de veaux.

Mais la principale différence réside dans leur rendu : le vélin est plus blanc et plus lisse que le parchemin. Il est prisé pour son aspect soigné et sa grande qualité. Les peaux de veaux très jeunes, notamment les veaux mort-nés, pouvaient produire un vélin particulièrement fin. Ces peaux étaient généralement réservées aux ouvrages de luxe.

La fabrication du parchemin : un processus long et complexe

Le mot « parchemin » provient du nom de la ville de Pergame (Pergamon), en Asie Mineure. Une tradition ancienne attribue au roi Eumène II (197-158 av. J.-C.) le perfectionnement des techniques de préparation des peaux animales destinées à l’écriture — qui nécessitent de longues opérations qui durent des semaines.

Selon les époques, les régions et les ateliers, il existe plusieurs variantes du procédé.

Mais globalement, la fabrication du parchemin commence par l’abattage de l’animal, suivi de l’écorchage, c’est-à-dire le retrait de la peau. Celle-ci est ensuite mise à tremper dans une rivière ou dans de l’eau courante pendant au moins une journée afin d’éliminer le sang, la saleté et les autres impuretés.

Après ce premier nettoyage, les peaux sont enduites de chaux ou plongées dans un bain de chaux, puis pliées côté chair contre côté chair. Elles y séjournent entre huit et quinze jours et sont remuées régulièrement. Au fil des jours, la chaux ramollit les tissus, détache progressivement les poils et le bain devient rapidement trouble et particulièrement nauséabond. Les peaux sont ensuite abondamment rincées à l’eau courante afin d’éliminer toute trace de chaux.

Les poils sont alors retirés par raclage à l’aide d’une plane, un outil comparable à un couteau. Ils se détachent désormais facilement grâce au chaulage. La peau est ensuite rincée une nouvelle fois afin d’éliminer les derniers résidus de chaux et de tissus avant d’être préparée pour les étapes suivantes.

La peau est tendue sur un cadre en bois appelé une herse.
À l’aide d’un lunellum, un couteau à lame en forme de demi-lune, le parcheminier racle les deux faces de la peau afin de l’amincir, de l’aplanir et de lui donner une épaisseur uniforme. Si une petite déchirure survient, il est parfois possible de la recoudre.

Lorsque la peau est suffisamment sèche, on applique le groison, une fine poudre de craie qui réduit la porosité du parchemin. Cette préparation est essentielle, car elle empêche l’encre d’être immédiatement absorbée et de former des taches.

Enfin, le parchemin est poli à la pierre ponce afin d’obtenir une surface lisse et agréable à l’écriture. La peau est ensuite retirée du cadre et découpée en feuilles selon les dimensions requises pour la réalisation du manuscrit.

Identifier l’animal derrière la page

Saviez-vous qu’il existe des « sommeliers » du parchemin ?

Bien sûr, c’est une façon de parler ! Pourtant, les spécialistes qui manipulent des parchemins depuis de nombreuses années affirment qu’ils peuvent parfois reconnaître l’animal dont provient la peau simplement grâce à son odeur.

Ainsi, un parchemin dégageant une odeur de laine mouillée proviendrait d’un mouton, tandis qu’une odeur rappelant le fromage de chèvre serait caractéristique d’une peau de chèvre. Quant au parchemin de vache, il évoquerait davantage l’odeur d’une vieille grange.

Ces indices olfactifs relèvent surtout de l’expérience des artisans et des restaurateurs. Pour une identification scientifique, les spécialistes privilégient l’observation microscopique de la structure de la peau.

L’examen au microscope permet notamment d’observer la disposition des follicules pileux, dont la morphologie varie selon les espèces. Les follicules pileux laissent une empreinte caractéristique dans le derme, et leur disposition varie selon les espèces. Les spécialistes peuvent ainsi distinguer, par exemple, une peau de mouton, de chèvre ou de veau en observant la densité, l’organisation et la forme des groupes de follicules.

La règle de Gregory : reconnaître les faces du parchemin

Lorsqu’ils étudient les manuscrits, les spécialistes observent également la disposition des côtés de la peau.

En codicologie, la « règle de Gregory » (Caspar René Gregory, XIXe siècle) fait référence à une méthode de pliage des parchemins visant à faire coïncider les côtés poil et les côtés chair ensemble.

Cette règle repose sur une différence visible entre les deux faces du parchemin : le côté poil, qui correspond à la face extérieure de l’animal, est souvent plus foncé, plus irrégulier et présente des traces laissées par les follicules pileux.
Le côté chair, qui provient de la face interne de la peau, est généralement plus clair et plus lisse.

Lors de la confection des cahiers d’un manuscrit, les copistes cherchaient habituellement à respecter une alternance régulière : les côtés poil se retrouvaient face à face, tout comme les côtés chair. Cette disposition permettait d’obtenir une apparence plus homogène lorsque le livre était ouvert.

Il existe toutefois des exceptions, notamment dans certains manuscrits produits en Angleterre et en Irlande, où cette alternance n’est pas toujours respectée.

Une fois les feuilles de parchemin préparées et assemblées en cahiers, une autre étape essentielle précédait le travail du copiste : la mise en page du manuscrit. Les artisans traçaient alors les réglures, un ensemble de lignes destinées à organiser l’espace d’écriture et à guider la disposition du texte et des enluminures. Découvrez l’histoire de cette étape fondamentale dans mon article Les réglures dans les manuscrits médiévaux.

Pour conclure

Le parchemin est le résultat d’un long savoir-faire, transformant une peau animale en une matière capable de traverser les siècles. Mais il est bien plus qu’un simple support d’écriture : il conserve les traces de sa propre histoire. 

Pour les codicologues, qui étudient les manuscrits en tant qu’objets matériels, le parchemin constitue une source précieuse d’informations. Chaque détail — la préparation de la peau, la disposition des feuillets, les marques laissées par la fabrication — contribue à mieux comprendre la naissance, l’usage et la transmission des livres anciens.

Ainsi, le parchemin n’est pas seulement une page sur laquelle on écrit : il est lui-même un témoin historique, porteur de la mémoire des artisans, des scribes et des sociétés qui l’ont produit.

 

Références :
Bischoff, Bernhard. Paléographie : de l’Antiquité romaine et du Moyen Âge occidental. Arles, Éditions Actes Sud, p. 177-178.
Notes de cours, Lecture des sources manuscrites, HIS4023, Université du Québec à Montréal