Anachronismes dans les enluminures

Images bibliques, symbolique médiévale et pouvoir royal

Si je vous disais que la scène représentée ci-dessous se déroule vers le Xe siècle av. J.-C., me croiriez-vous ?

Visuellement, tout porte à croire que cette scène guerrière est médiévale. Et pourtant, elle se déroule à l’époque biblique !

MS M.638, fol. 10v. https://www.themorgan.org/collection/crusader-bible/20

Notre regard moderne attend souvent des images du passé qu’elles « reconstituent » les événements de manière exacte. Or, l’image médiévale n’est pas une photographie du passé : elle ne cherche pas à montrer le passé « tel qu’il a été », mais à lui donner un sens pour son présent.

Ce fonctionnement symbolique apparaît de manière particulièrement explicite dans les manuscrits bibliques enluminés.

La Bible dans un monde médiéval

La Bible de Maciejowski (XIIIᵉ siècle), aussi appelée Bible de Morgan ou Bible des Croisés (elle a porté autant de noms que de propriétaires illustres au fil des siècles1), est un excellent exemple d’anachronisme vestimentaire et militaire.

Ce manuscrit présente l’un des cycles illustrés de l’Ancien Testament les plus complets jamais réalisés au Moyen Âge.2 Mais loin de restituer fidèlement l’Antiquité, il offre surtout un miroir de la société médiévale.

Outre des scènes de la vie quotidienne, la Bible montre de nombreux chevaliers et soldats se livrant à des combats particulièrement violents.2 Ce choix visuel, probablement encouragé par un commanditaire royal3 (souvent identifié à Louis IX), a souvent été interprété comme s’inscrivant dans la culture chevaleresque et l’idéal de croisade4

C’est dans ce système de valeurs que les personnages bibliques sont représentés avec des armures, des armes, des bâtiments et des vêtements du XIIIᵉ siècle, et non tels qu’ils auraient pu l’être dans l’Antiquité5

Pour certains historiens, ces miniatures restent néanmoins des sources précieuses sur la société du XIIIᵉ siècle. Si les armures et équipements sont parfois schématisés1, la cohérence stylistique entre les illustrations, pourtant réalisées par plusieurs artistes, offre des indices concernant les vêtements et l’armement de l’époque1

Dans l’iconographie des croisades, les images ne sont pas de simples transcriptions du passé : elles participent à une culture visuelle qui valorise l’idéal chevaleresque et la guerre menée au nom de la foi6.

C’est dans cette logique que la Bible de Maciejowski transpose, entre autres, le récit de David et Goliath dans un univers visuel contemporain du XIIIᵉ siècle, transformant les héros bibliques en figures exemplaires destinées à un public chevaleresque.

David et Goliath : une lecture symbolique de l’image

En tournant les pages du manuscrit, il faut « lire » les images d’une façon qui peut rappeler, de manière simplifiée, le principe des cases de bande dessinée. La narration continue, très fréquente dans l’art médiéval, montre plusieurs moments d’un récit dans un même espace.

Dans la scène illustrée ci-dessous, on peut voir dans la première case David, petit et vulnérable, s’apprêtant à affronter Goliath, représenté comme un chevalier imposant en cotte de maille. La seconde case montre David triomphant de son adversaire. 

MS M.638, fol. 28v. https://www.themorgan.org/collection/crusader-bible/56

Dans le contexte des croisades des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, où le combat mené au nom de la foi chrétienne était valorisé, la figure de David — vainqueur d’un adversaire plus fort grâce à l’appui divin — offrait un modèle symbolique de bravoure et de légitimité guerrière.

La petite taille de David face à Goliath ne traduit pas une réalité physique, mais accentue visuellement l’opposition entre faiblesse humaine et puissance divine. Un lecteur médiéval n’y voyait pas une incohérence visuelle, mais une évidence morale.

Plus largement, l’enluminure médiévale mobilise différents codes visuels pour transmettre du sens, qu’il s’agisse de contraste moral, de narration ou de hiérarchisation des figures — un point développé dans mon article consacré aux valeurs picturales médiévales (6e paragraphe).

Déjà perçu comme roi et guerrier exemplaire, David sera plus tard intégré (à partir du XIVe siècle) aux Neuf Preux, incarnations de l’idéal chevaleresque médiéval.7 Cette association est ancienne : dès l’époque carolingienne, Charlemagne se reconnaissait dans la figure du roi David, au point que ses compagnons le surnommaient « David ».8

Cette logique de projection ne se limite pas aux récits bibliques : elle se retrouve aussi dans la représentation des rois, notamment des rois anciens représentés comme des souverains du bas Moyen Âge.

Les symboles du pouvoir royal

Lorsque l’on feuillette des chroniques enluminées du XIVᵉ ou du XVe siècle, comme les Grandes Chroniques de France, un détail revient fréquemment : Clovis, Charlemagne ou les premiers rois francs y apparaissent avec les attributs de souverains du bas Moyen Âge.

Prenons l’exemple de la fleur de lys. Si le motif du lys existait déjà comme ornement à l’époque carolingienne, il ne devient un véritable emblème héraldique et identitaire de la monarchie française qu’à partir des XIIᵉ–XIIIᵉ siècles9, bien après le règne de Charlemagne.

Ci-dessus, le couronnement de Charlemagne par le pape Léon III est représenté selon l’imaginaire visuel du roi de France : manteau d’azur semé de fleurs de lys, couronne de forme gothique et décor architectural du même style, bien loin des réalités carolingiennes.


Couronnement de Charlemagne par le pape Léon III. France, Paris. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, Français 6465 fol. 89v. XVe siècle.
https://portail.biblissima.fr/ark:/43093/ifdata4a9bc47596551b4cda9321fc4f4f54a9a33fdfb5

Ces représentations ne nous renseignent donc pas sur l’apparence réelle des rois mérovingiens ou carolingiens, mais sur la manière dont l’histoire devait être comprise au bas Moyen Âge. Un lecteur du XVe siècle n’y voyait pas une erreur, mais la confirmation d’une continuité évidente. L’anachronisme devient ici un outil visuel puissant, au service d’une idée : celle d’une monarchie française continue, sacrée et incontestable.10

Les anachronismes des enluminures médiévales nous rappellent que voir est un apprentissage.

Elles ne cherchent pas à restituer le passé tel qu’il a été, mais à le rendre intelligible pour leur présent. L’anachronisme n’y est pas une erreur, mais un procédé structurant, au service d’une lecture globale.

Pour l’historien comme pour le spectateur, l’enjeu n’est donc pas de corriger ces images, mais de comprendre ce qu’elles disent de la société qui les a produites.


Références :
1 https://mailleisriveting.weebly.com/armor-and-the-maciejowski-bible.html
2 https://www.themorgan.org/collection/Crusader-Bible
3 Codices illustres, Les plus beaux manuscrits enluminés du monde 400 à 1600, Ingo F. Walther et Norbert Wolf, Éditions Taschen, p. 169
4 https://www.caareviews.org/reviews/591
5 https://www.moyenagepassion.com/index.php/2017/01/31/a-la-decouverte-dun-manuscrit-ancien-la-bible-de-maciejowski/
6 https://www.researchgate.net/publication/394414788_Iconography_of_the_Crusades
7 http://www.heraldique.org/2012/05/les-neuf-preux-un-ideal-de-chevalerie_12.html#:~:text=Le%20th%C3%A8me%20des%20Neuf%20Preux,et%20%C3%A0%20toutes%20les%20%C3%A9poques..&text=Il%20est%20le%20premier%20personnage,%C3%A9rudits%20en%20connaissent%20peut%2D%C3%AAtre.
8 Christopher De Hamel, Une histoire des manuscrits enluminés, Éditions Phaidon, p.44.
9 https://www.heraldica.org/topics/fdl.htm
10 https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/65842-illustrer-les-grandes-chroniques-de-france-vers-1400-le-manuscrit-palais-des-arts-30-de-la-bibliotheque-municipale-de-lyon.pdf p. 20