L’évolution du bleu au Moyen Âge

De couleur marginale à symbole divin et royal

Cet article fait suite au dernier publié Les couleurs au Moyen Âge : comprendre leur symbolique, dans lequel je vous avais introduit au monde des couleurs médiévales à travers mes notes de la conférence L’historien face à la couleur, de Michel Pastoureau.

Cette fois, je vais vous parler de la couleur bleue, une couleur qu’il est impossible de passer sous silence. On pense souvent, à tort, que le bleu a toujours été universellement et intemporellement apprécié. Dans sa conférence La révolution bleue des 12e et 13e siècles, que je vous invite à visionner, le conférencier nous explique que le bleu n’a pas toujours été une couleur fortement utilisée. Voici donc un résumé des notes que j’ai prises lors de cette conférence passionnante !

Pour rappel, la période qu’on appelle le Moyen Âge s’étend sur environ mille ans et se découpe généralement en trois phases : le Haut Moyen Âge (vers 500–1000), le Moyen Âge central (vers 1000–1300) et le Bas Moyen Âge (vers 1300–1450).

Un bleu dévalorisé dans l’Antiquité
L’historien nous explique que dans la Rome antique, s’habiller de bleu était extravagant. Avoir les yeux bleus était dévalorisant : ridicule pour un homme, signe de mauvaise vie pour une femme. Au contraire, le noir, le blanc et le rouge étaient centraux, suivis du vert, puis du jaune. Pas le bleu : quand on en trouve, il demeure discret. Le bleu était si peu signifiant qu’il est absent des représentations d’arc-en-ciel.

Cette dévalorisation se traduit par une grande imprécision lexicale : le latin classique dispose de nombreux termes pour désigner des nuances de bleu (caeruleus, lividus, glaucus, etc.). Aucun ne parvient à s’imposer durablement, ce qui explique l’adoption ultérieure d’un terme d’origine germanique dans les langues romanes. Si le mot « azur » existe bel et bien en héraldique pour désigner le bleu, il n’appartient pas au vocabulaire latin classique : issu du nom oriental du lapis-lazuli, il entre en Occident par l’arabe et le latin médiéval, d’abord comme désignation d’une matière, puis comme couleur.

Avant le XIIᵉ siècle : une couleur marginale
Dans cet exemple de miniature représentant Otton II réalisé au Xe siècle, le conférencier explique que, bien que le bleu soit présent, il est généralement cantonné à un rôle périphérique et non pas utilisé comme une couleur structurante de la composition.

Miniature représentant Otton II du Saint-Empire, tirée du Registrum Gregorii de Trèves. Musée Condé, Ms 14bis.

Il faut comprendre que la révolution bleue dont on parle est surtout une révolution de statut : à partir du XIIᵉ siècle — et plus particulièrement au XIIIᵉ siècle — le bleu devient abondant. Il passe de couleur périphérique à couleur centrale dans les créations artistiques. Et c’est bien là que réside la révolution.

Le bleu est parfois utilisé, mais il a souvent une valeur péjorative. Michel Pastoureau nous montre cet exemple de représentation d’un diable en bleu, ce qui n’est pas rare dans l’art roman et préroman.


Copie d’écran de la conférence La « révolution bleue » des 12e et 13e siècles, de Michel Pastoureau. Beatus de Facundus. Bibliothèque nationale d’Espagne, Madrid.

L’historien nous amène ensuite dans le monde des couleurs liturgiques, qui sont strictement codifiées. Dans la chrétienté romaine, le blanc symbolise la fête du Christ et de la Vierge, le noir l’affliction et la pénitence, le rouge l’Esprit Saint et la Sainte-Croix et le vert les jours ordinaires. Dans les couleurs utilisées par le prêtre qui officie, le bleu est absent.

Teindre en bleu est longtemps une procédure complexe : durant le haut Moyen Âge et jusqu’au début du Moyen Âge central, le bleu reste difficile à maîtriser et peu exploitée, car sa teinture repose sur des procédés chimiques coûteux et délicats, bien plus difficiles à contrôler que ceux des autres couleurs.

La Vierge et les rois : l’ascension du bleu
Avant le XIIe siècle, le bleu est absent, discret ou sombre. Le bleu commence à émerger doucement vers la fin du XIe et début XIIe siècle, dans les vitraux, l’émail, l’enluminure et plus tard, dans les peintures murales. Deux influences majeures participent à sa promotion : la Vierge Marie et les rois.

L’historien nous explique qu’auparavant, la Vierge Marie pouvait être représentée avec des vêtements de n’importe quelle couleur, souvent sombres (gris, violet, bleu foncé), en signe de deuil pour son fils. Mais vers 1150, elle apparaît en bleu clair, une couleur plus lumineuse. Ce changement est significatif : la Vierge, associée à la pureté et à la divinité, commence à porter une couleur qui symbolise désormais la lumière divine. Attention toutefois : la couleur liturgique de la Vierge demeure le blanc, tandis que sa couleur iconographique devient le bleu. À partir de ce siècle, il devient courant de voir la Vierge vêtue de bleu.

Copie d’écran de la conférence La « révolution bleue » des 12e et 13e siècles, de Michel Pastoureau. Ms 10/1453 fol.7 The Nativity, from the ‘Psalterium Liturgicum’ (vellum), XIIIᵉ siècle.

L’association de la Vierge Marie avec le bleu se fait parallèlement à une évolution dans la royauté. Dans l’Héraldique du XIIe siècle, le bleu est rare. Mais le roi de France, Philippe II Auguste (1165-1223), sera le premier souverain européen à arborer des armoiries bleues, un choix qui étonne ses contemporains. Ce roi aurait eu la réputation de vouloir se démarquer des autres. En adoptant le bleu dans ses habits royaux, il inaugure une nouvelle perception de cette couleur : elle devient signe de dignité, de légitimité et de puissance.

Son petit-fils, Saint Louis (Louis IX de France), suivra la tendance, choisissant le bleu pour représenter le ciel. Le bleu participe alors à la mise en scène du pouvoir royal comme reflet de l’ordre divin. Porter du bleu, c’est comme porter « un petit bout de ciel ». En voyant leurs souverains et leur Vierge sacrée habillés de bleu, la noblesse et le clergé s’empressent de suivre cet exemple. Au XIIIᵉ siècle, on peut dire que la mode du bleu est définitivement lancée.

Le bleu et la lumière divine
À partir du XIIᵉ siècle, la valorisation du bleu s’inscrit dans une évolution théologique majeure. Les théologiens médiévaux distinguent alors dans la langue latine la lux, lumière divine, immatérielle et invisible, de la lumen, lumière visible du monde terrestre. Cette distinction appelle, dans l’iconographie médiévale, une différenciation visuelle et chromatique : le ciel tend progressivement à être représenté en bleu. Celui-ci n’est pas utilisé pour figurer la lumière elle-même, mais pour structurer l’espace céleste, tandis que la lumière visible est rendue par des effets lumineux, tels que les auréoles ou les rayons dorés. Les personnages divins, comme la Vierge, commencent ainsi à être associés au bleu, et la demande pour cette couleur croît rapidement.

Une révolution aussi économique
À mesure que la production de teinture bleue se perfectionne, le bleu devient une couleur rivale du rouge. Ce dernier, longtemps utilisé pour ses connotations de royauté et de pouvoir divin, commence à être concurrencé par le bleu. En effet, avec l’essor de la demande pour le bleu, ce dernier s’impose comme une couleur noble, et les deux couleurs sont désormais perçues comme opposées — une opposition qui se construit progressivement au cours du XIIIᵉ siècle : le rouge, lié à l’affirmation humaine et au pouvoir terrestre, et le bleu, de plus en plus associé au divin. Une telle opposition aurait été incompréhensible dans l’Antiquité.

https://www.nationalarchives.gov.uk/
Dyeing wool cloth, from « Des Proprietez des Choses » by Bartholomaeus Anglicus British Library Royal MS 15.E.iii, folio 269.

La promotion symbolique du bleu entraîne rapidement des conséquences économiques. Afin de répondre à la demande croissante, les teinturiers développent la culture de la guède (plante tinctoriale aussi appelé Pastel des teinturiers), permettant d’obtenir des bleus de plus en plus maîtrisés. Ce n’est pas que le bleu devient facile à produire, c’est qu’il devient désirable, donc on investit pour le maîtriser.

Dès le XIIIe siècle, cette production devient quasi industrielle dans certaines régions d’Europe. Les marchands de guède s’enrichissent considérablement. La cathédrale d’Amiens est en partie financée par les marchands de guède, qui s’enrichissent parfois davantage que les grands seigneurs. Quant aux producteurs de garance, utilisée pour le rouge, ils voient leur activité décliner. La rivalité symbolique entre le rouge et le bleu se double ainsi d’une concurrence économique.

L’impact des réformes et de la découverte du bleu de Prusse
Les réformes vestimentaires au début du XVIe siècle, en particulier avec l’avènement du protestantisme, renforcent encore l’image du bleu comme une couleur vertueuse. La Réforme protestante amène un ensemble de transformations religieuses, morales et sociales qui prônent la sobriété et la retenue. Elle influence directement les usages vestimentaires et la perception des couleurs. Cette fois, le bleu est dans le bon groupe ! En effet, les couleurs comme le noir, gris, blanc, brun et le bleu, sont désormais associées à la décence et à la vertu chrétienne, tandis que les couleurs comme le jaune ou le rouge sont perçues comme indécentes et associées aux péchés.

Le bleu atteint son apogée au XVIIIe siècle avec la découverte du bleu de Prusse, une nouvelle teinture synthétique accidentellement inventée par un chimiste en 1704. Cette découverte ouvre la voie à une nouvelle gamme de bleus profonds, stables et accessibles, qui ravissent les artistes et la noblesse. Le bleu devient alors non seulement un symbole de divinité et de royauté, mais aussi une couleur de rêve, de mélancolie et de romantisme.

Lire une enluminure avec prudence
Il est important de rappeler que les enluminures ne sont pas des photographies du passé. Lorsqu’on observe une image médiévale, il faut toujours tenir compte de sa date de réalisation. Une enluminure peut représenter un personnage ou un événement ancien tout en reflétant avant tout les codes visuels et symboliques de l’époque où elle a été créée. Ainsi, le bleu d’un vêtement dans une miniature tardive nous en dit moins sur l’histoire représentée que sur l’importance symbolique de cette couleur au moment de sa réalisation.

L’enluminure est un témoignage précieux… mais toujours situé dans son époque de création.

Une couleur construite par l’histoire
La « révolution bleue » des XIIe et XIIIe siècles montre que, longtemps marginalisé et dévalorisé, le bleu devient au Moyen Âge central une couleur majeure de l’imaginaire occidental. Cette transformation progressive explique en grande partie pourquoi le bleu est aujourd’hui omniprésent. Aimer le bleu n’est donc pas une évidence intemporelle, mais le résultat d’une longue construction culturelle dont le Moyen Âge a été un moment décisif.

Si les conférences de Michel Pastoureau vous intéressent, je vous invite à visiter cette chaîne riche de nombreux exposés de l’historien :

Les réglures dans les manuscrits médiévaux

Un travail invisible, mais fondamental

Quand on regarde un manuscrit ancien, on est souvent captivé par la magnificence des enluminures qu’il contient et par les textes patiemment tracés par les scribes. Mais ces derniers réalisaient également une étape importante, souvent discrète mais essentielle et dont on parle très peu : les réglures.

Avant même de tracer la moindre lettre, le scribe devait structurer chaque page avec précision. Ce travail préparatoire constituait le fondement de l’organisation du manuscrit.

Mais avant d’aller plus loin, voyons ensemble le rôle du scribe.

Bible d’Hambourg, GKS 4, 2°, vers 1255

La mission du scribe
Pour comprendre l’importance des réglures, il est essentiel de se replonger dans le contexte historique de l’époque. Le scribe travaillait principalement dans les monastères, où il avait pour mission de recopier les textes sacrés. C’était un travail répétitif, laborieux, et surtout minutieux.

Dans les traditions bénédictines et cisterciennes, inspirée de la Règle de saint Benoît (rédigée au VIe siècle par Benoît de Nursie)1, le travail manuel faisait partie intégrante de la vie monastique. La copie des textes répondait non seulement à des besoins liturgiques et spirituels, mais elle était aussi perçue comme une forme de prière en action.

Benoît de Sainte-Maure, Roman de Troie, XIVe siècle. BnF, ms. 782, fᵒ. 2 vᵒ.
Sophie Cassagnes-Brouquet, La passion du livre au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France, p. 19.

Ainsi, le rôle du scribe était méritoire et élevé au rang de sacré :
« C’est une noble tâche que de copier des livres sacrés, et le scribe ne manquera pas sa récompense. Il est préférable d’écrire des livres que de planter des vignes : celui-là entretient son ventre, celui-ci son âme. »2 On disait même « qu’autant de péchés étaient absous au purgatoire qu’il y avait de lignes et de points dans un livre. »3

La préparation des réglures
Une fois le parchemin (peau animale) préparé et prêt à l’emploi, il pouvait être remis au scribe. Avant même de commencer à écrire, ce dernier devait d’abord préparer la mise en page du support. C’est à cette étape qu’intervenait la réglure : un ensemble de lignes tracées horizontalement et verticalement, destinées à structurer la page.

Il est intéressant de noter que, tout comme les livres imprimés modernes, les manuscrits médiévaux sont généralement plus hauts que larges. Pourquoi ? Parce que la peau animale utilisée comme parchemin est naturellement de forme oblongue. Lorsqu’elle est pliée pour former des cahiers, le format qui en résulte est logiquement plus allongé que large.4

Les réglures définissent l’emplacement du texte, des marges, des colonnes, et la place réservée aux lettrines, aux décors et même aux illustrations. En ce sens, elles agissent comme la portée pour un compositeur de musique.

Source : archives personnelles.

Dans ma propre pratique, j’utilise une mine de plomb pour tracer les réglures. Mais à l’époque médiévale, les premières réglures étaient principalement réalisées à la pointe sèche (outil pointu), avant que l’usage du plomb puis de l’encre ne se généralise.

Les techniques des scribes
Les scribes réalisaient des petites perforations, appelées piqûres (petits trous), sur les bords de la page. À l’aide de ces repères, le scribe pouvait ensuite reporter les réglures de manière uniforme sur plusieurs feuillets.5

Source : archives personnelles.

Grâce à l’usage de la pointe sèche, il était possible de tracer simultanément le recto et le verso d’un feuillet — voire plusieurs feuillets empilés — ce qui représentait un gain de temps appréciable. Ensuite, il ne restait plus qu’à relier les points perforés par un trait.

À propos des bifeuillets
Le terme bifeuillet désigne une feuille pliée en deux, donnant deux feuillets (ou quatre pages). On utilise également le terme latin bifolium dans les études codicologiques.

Je vous invite à visionner cette courte vidéo qui complète mon explication sur la composition d’un cahier. Bien qu’elle soit en anglais, elle est très visuelle et donc facile à comprendre.

Dans certains manuscrits conservés, on peut encore apercevoir ou sentir sous les doigts les traces de ces réglures, véritables témoins du travail préparatoire accompli par le scribe.

Source : Walters Art Museum, W.7, f. 10r. © 2011 Walters Art Museum, licence CC BY-SA.

L’importance codicologique des réglures
Les réglures ne servaient pas uniquement à organiser visuellement le texte : elles ont aujourd’hui une valeur précieuse pour les codicologues, ces spécialistes des manuscrits anciens. En effet, les techniques de réglure peuvent permettre de dater un manuscrit, d’en identifier l’origine géographique, ou de retracer l’évolution du travail des copistes.

Par exemple, à partir du XIIe siècle, l’usage du plomb pour tracer les réglures devient courant. On continue d’utiliser des piqûres pour marquer les repères, mais celles-ci sont désormais reliées par des traits tracés à la mine de plomb, plus visibles que ceux de la pointe sèche.

Ainsi, dans ce détail, on peut voir les piqûres régulières à droite, qui orientent le texte écrit par le scribe à gauche.

Avranches, BM, 4, ff. 28v-29r, Source : Bibliothèque virtuelle du Mont Saint-Michel

À la fin du Moyen Âge, l’utilisation de l’encre pour les lignes devint de plus en plus courante. Elle était parfois très visible dans le dessin de la page, tel qu’on peut l’apercevoir dans cet extrait de Le Roman de la rose (XIVe siècle).

Sources : archives personnelles. Exposition Chevaliers, mai à octobre 2025 au musée Pointe-à-Callière, Montréal.

Les réglures sont donc bien plus qu’un simple outil de mise en page : elles témoignent du savoir-faire des scribes, de la rigueur du travail monastique et de l’intelligence silencieuse à l’œuvre dans chaque manuscrit médiéval.

Un commanditaire rend visite à un scribe, XVe siècle. BnF, ms. lat. 4915, fᵒ. 1.
Sophie Cassagnes-Brouquet, La passion du livre au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France, p. 23.

Fait intéressant à noter : bien que l’imagerie populaire représente souvent les moines copistes écrivant à la lueur des bougies, cette vision est inexacte en raison du risque élevé d’incendie6. L’écriture s’effectuait principalement à la lumière naturelle, dans des espaces orientés vers le soleil, en accord avec les rythmes saisonniers et les heures canoniales de la vie monastique.7

Références :
1https://agora.qc.ca/documents/Monachisme–La_regle_de_Saint-Benoit_par_Emile_Levasseur
2Sophie Cassagnes-Brouquet, La passion du livre au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France, p. 18.
3Ingo F. Walther et Norbert Wolf, Codices illustres. Les plus beaux manuscrits enluminés du monde, 400 à 1600, Cologne, Éditions Taschen, p. 20.
4Christopher De Hamel, Une histoire des manuscrits enluminés, Éditions Phaidon, p.89.
5Christopher De Hamel, Une histoire des manuscrits enluminés, Éditions Phaidon, p.91.
6https://www.laphamsquarterly.org/roundtable/words-without-borders
7https://www.newliturgicalmovement.org/2025/02/the-rhythms-of-day-and-night-in-rule-of.html