Combien de temps pour réaliser une enluminure ?

Chronique d’un travail de patience

Combien de temps ça vous a pris pour réaliser cette enluminure ?

Combien de fois m’a-t-on posé cette question ? Et combien de fois ai-je dû répondre de manière assez vague… car, honnêtement, je n’en avais aucune idée précise !

Le temps de réalisation d’une enluminure dépend évidemment de nombreux facteurs : ses dimensions, la complexité de la composition, la quantité de détails, la présence de texte, la dorure, mais aussi le fait de travailler à partir d’un modèle existant ou de créer une composition entièrement nouvelle.

Pour tenter de donner une réponse un peu plus précise, j’ai donc décidé de chronométrer la réalisation de cette œuvre, inspirée d’un manuscrit de Joseph Flavius.

Il ne s’agit pas ici de mesurer la durée d’une « recette » à reproduire.
Chaque enluminure est différente, et le temps passé dépend aussi beaucoup de la manière de travailler, de l’expérience et des choix faits en cours de route.

Cette œuvre-ci présente un niveau de complexité moyen, avec un fond doré et une partie calligraphiée. Je travaille à partir d’un modèle existant, ce qui réduit évidemment une partie du temps consacré à la création et à la conception. Il reste néanmoins tout le travail d’observation, d’adaptation et de préparation nécessaire avant de pouvoir commencer à peindre.

Étape 1 – Documentation et déchiffrement du texte30 minutes

Avant même de commencer à peindre, je prends le temps d’étudier le modèle : son contexte, son iconographie, son organisation et l’écriture employée.

La présence d’un texte ajoute une dimension supplémentaire au travail. Il faut identifier le passage à reproduire, mais aussi en comprendre suffisamment le contenu pour pouvoir en restituer la forme avec justesse.

Le texte est en latin et commence par Turbarum novarum principium fuit Archelao Romam proficiscendi necessitas, que l’on peut traduire par : « La nécessité pour Archélaos de partir pour Rome fut le début de nouveaux troubles. » Il est copié en minuscule romane du XIIᵉ siècle, issue de la minuscule caroline.

Ce n’est donc pas encore du temps passé à « faire » l’enluminure à proprement parler. Pourtant, ces trente minutes font déjà partie de son temps de réalisation.

Étape 2 – Préparation du support et report du modèle1 heure

Je détermine les dimensions finales de l’œuvre ainsi que l’espace qui entourera la composition. Je reporte ensuite le dessin sur le support et mets en place les réglures destinées à recevoir le texte.

Cette étape permet surtout de vérifier que tout fonctionne avant de passer aux étapes plus difficiles à corriger. Une erreur de proportion ou de placement repérée à ce moment-là est beaucoup plus simple à corriger que lorsqu’elle se trouve déjà recouverte de peinture ou d’or.

Une partie du travail consiste donc aussi à prendre des décisions avant de se lancer.

Étape 3 – Préparation de la dorure30 minutes de travail, puis au moins 30 minutes de séchage

Je repère les différentes surfaces destinées à recevoir l’or et j’y applique le mordant.

Le travail actif ne prend ici qu’une trentaine de minutes, mais l’enluminure doit ensuite être mise à l’abri pendant le séchage. C’est l’un des premiers exemples qui montrent pourquoi le temps de réalisation ne correspond pas exactement au temps passé avec le pinceau à la main.

L’œuvre est ensuite mise à l’abri pendant le séchage — là où mon chat n’ira pas se coucher dessus 😉 .

Étape 4 – Pose de la feuille d’or30 minutes

Une fois le mordant prêt, je procède à la pose de la feuille d’or sur les différentes surfaces préparées.

L’or occupe parfois une place visuellement importante dans une enluminure, alors que sa réalisation ne représente qu’une petite partie du temps total. À l’inverse, certains détails peuvent demander beaucoup plus de travail.

C’est déjà une première leçon du chronomètre : la surface occupée dans l’image ne donne pas d’indication fiable sur le temps nécessaire.

Étape 5 – Capitales colorées et calligraphie1 h 15

La grande lettrine forme le T initial du mot TURBARUM. Je peins donc au pinceau fin les capitales qui complètent l’incipit : URBARUM NOVARUM.

Viennent ensuite quelques essais calligraphiques, puis la copie de la suite du passage en minuscule romane.

Ici encore, le temps ne correspond pas uniquement au geste final. Les essais et les vérifications font partie du travail, même lorsqu’ils ne laissent aucune trace dans l’œuvre terminée.

Étape 6 – Mise en couleur2 h 25

Cette phase comprend la préparation des couleurs et leur application dans les différentes parties de la composition.

À ce stade, l’image commence réellement à prendre forme. Les surfaces sont progressivement remplies et les différents éléments deviennent plus lisibles.

Mais une grande partie du travail reste encore à faire : les aplats donnent les couleurs de base, sans encore donner toute leur profondeur aux formes.

Étape 7 – Dégradés et modelés2 h 10

Une fois les aplats terminés, j’ajoute les variations de lumière et les dégradés qui construisent les volumes et permettent de mieux distinguer les formes imbriquées dans la lettre.

C’est également le moment où certaines irrégularités deviennent plus visibles et demandent parfois à être corrigées. À ce stade, il faut autant observer que peindre : décider ce qui doit être repris, ce qui peut rester tel quel, et où une intervention supplémentaire améliorera réellement l’ensemble.

Cette étape est particulièrement révélatrice du temps nécessaire à une enluminure : ce qui semble, dans l’image finale, n’être qu’une petite variation de couleur peut demander de nombreux passages successifs.

Étape 8 – Réalisation des cernes – 1 h 45

Je reprends les contours au pinceau fin afin de retrouver la « netteté » du modèle.

Ces lignes noires jouent un rôle important dans la lisibilité. Elles viennent préciser les formes et leur donner cette définition graphique caractéristique de l’enluminure.

C’est aussi une étape où l’on doit accepter de ralentir : plus le pinceau est fin et plus la moindre hésitation devient visible. Non seulement la régularité des traits est importante, mais le trait doit également suivre la courbe de la lettre. Un trait un peu moins fluide peut casser le rythme naturel de cette courbe.

Étape 9 – Rehauts et finitions – 1 h 35

Les derniers rehauts permettent d’accentuer certains volumes et de préciser les détails. Je procède ensuite à une vérification générale de l’œuvre et aux dernières retouches.

Ce sont souvent les petites corrections qui prennent le temps qu’on n’avait pas prévu. Une couleur à reprendre, un contour à préciser, un détail à rééquilibrer… Rien de spectaculaire pris séparément, mais l’ensemble contribue à la qualité finale de l’œuvre.

Alors, combien de temps ?

12 h 10.

Plus de douze heures pour réaliser cette enluminure de 10 × 7 po (25,5 × 18 cm).

Et ce chiffre m’a moi-même fait réfléchir. Pendant que je travaillais, je ne pensais pas en heures : je pensais à la prochaine couleur, au prochain trait, à la prochaine correction. Littéralement, je n’ai pas vu le temps passer.

Mais ce temps reste relatif.
Deux enluminures ayant exactement le même nombre d’heures au chronomètre pourraient donc avoir été réalisées de manière très différente. Certaines décisions prises en cours de route peuvent aussi faire varier considérablement le temps au compteur : chaque artiste interprète ce qu’il voit à sa façon et fait ses propres choix.

Et surtout, le chronomètre ne mesure pas tout…

C’est peut-être ce qui rend la question « Combien de temps ça vous a pris pour réaliser cette enluminure ? » si difficile à résumer.

Une enluminure de douze heures n’est pas simplement « douze heures passées à peindre ». Car derrière ces heures, il y en a des centaines — des milliers peut-être ! qui ne sont pas inscrites dans le chronomètre. Celles des heures passées à l’apprentissage et la pratique, qui, au fil du temps, ont affiné les gestes, construit le regard et appris à reconnaître une écriture ou à anticiper le comportement d’un matériau.

Le temps nécessaire pour réaliser une enluminure ne se trouve donc pas uniquement dans l’œuvre elle-même.

Une partie du temps est visible, l’autre est dans l’expérience et le regard de l’enlumineur.