Les couleurs au Moyen Âge : comprendre leur symbolique

Pourquoi les couleurs médiévales échappent à notre regard moderne

Omne Bonum (Circumcisio-Dona Spiritui Sancti), 1360-75
Manuscript (MS Royal 6 E VI), British Library, London

Il y a longtemps que je voulais écrire un article sur les couleurs utilisées au Moyen Âge. Cependant, j’avais beau faire des recherches sur le web ou dans les bibliothèques, impossible de trouver des informations complètes et satisfaisantes.

Puis un jour, je suis tombée sur une conférence en ligne de Michel Pastoureau, un enseignant-chercheur et historien français, et archiviste paléographe. Un homme qui connaît son sujet, c’est le moins qu’on puisse dire. La conférence s’intitule L’historien face à la couleur. Cet article est donc un résumé des notes que j’ai prises durant cette conférence, que je vous partage ici, car c’est tout bonnement fascinant !

Pourquoi il est difficile de comprendre les couleurs médiévales
Tout d’abord, le conférencier reconnaît lui-même que les informations sur le sujet des couleurs à l’époque médiévale ne sont pas faciles à trouver. L’historien est très rigoureux dans son approche et nous explique les difficultés rencontrées. Elles sont de l’ordre documentaire, méthodique et épistémologique.

On imagine souvent l’époque médiévale avec des édifices religieux sans couleurs ou des villages de couleur pierre. Mais il faut savoir qu’au Moyen Âge, presque tout était peint ! Et souvent repeint, car chaque époque appliquait les couleurs à sa manière. La polychromie omniprésente de cette période est souvent une réalité difficile à admettre pour plusieurs, car de nos jours, toutes ces couleurs ont depuis longtemps disparu.

Amiens, la cathédrale en couleurs, France – Scénographes : Skertzò – Spectacle 1999-2016 © Vincent Laganier

Il faut avoir à l’esprit que les couleurs que nous voyons aujourd’hui ont été transformées par le temps. On peut déjà penser à l’oxydation des pigments, aux couleurs effacées au fil des siècles, aux restaurations multiples…

Quant aux bâtiments religieux, qui ont perdu leur polychromie depuis déjà bien longtemps, ils étaient autrefois éclairés par la flamme vacillante des bougies et non pas par l’électricité. L’éclairage moderne électrique uniformise la lumière, même sur les grandes surfaces. Les zones d’ombre ont donc disparu, ce qui modifie grandement notre perception.

Autre problème : on ne se pose pas toujours les bonnes questions sur les couleurs, car chacun fait à sa sauce et selon son interprétation. Les outils d’évaluation manquent, les grilles d’analyse sont absentes.

Une autre erreur fréquente est de considérer les images comme des représentations fidèles de la réalité. Par exemple, les vêtements qu’on retrouve dans les magazines de mode contemporains ne prouvent en rien que tout le monde s’habille de cette façon au quotidien. Dans les faits, les formes, les couleurs, et les mises en scène expriment surtout une idéologie et un système de codes, et non la réalité.

Une perception historiquement construite
Cette partie de la conférence de Monsieur Pastoureau est extrêmement instructive.
Dans sa conférence intitulé La « révolution bleue » des 12e et 13e siècles, il explique que le bleu, très aimé des occidentaux contemporains, était autrefois une couleur méprisée. Les Grecs et les Romains dévalorisaient la couleur bleue : elle était perçue comme une couleur secondaire, voire marginale. Un homme aux yeux bleus était même tourné au ridicule, quant à la femme, c’était le signe d’une mauvaise vie.

Ce n’est qu’au XIIe siècle que le bleu commence à émerger lentement, et il atteint son apogée de popularité seulement six siècles plus tard. (La seule question du bleu mériterait un article complet tant le sujet est vaste!…)

Le piège du regard moderne
Dans nos recherches d’interprétation des couleurs, il faut éviter à tout prix de projeter dans le passé notre savoir d’aujourd’hui. Nos connaissances actuelles ne sont pas des vérités, mais des états de connaissances du moment. La preuve, ce qui est vrai aujourd’hui pourra être considéré faux demain.

Une vérité moderne des couleurs est, par exemple, que le mélange du jaune et du bleu donne du vert. Dans notre système de représentation moderne des couleurs, nous voyons donc le vert à mi-chemin entre le jaune et le bleu. Pour nous, les couleurs se conçoivent comme des mélanges de celles qui les entourent.

Mais au Moyen Âge, il faut se rappeler que les teinturiers et les peintres utilisaient plutôt des pigments ou des colorants spécifiques extraits de plantes ou de minéraux. Ainsi, ils allaient chercher la couleur directement à la source si on peut dire.

Ce classement des couleurs tel que nous le connaissons aujourd’hui date du XVIIe siècle. En effet, notre façon de se représenter les couleurs vient du classement spectral des couleurs découvert par Newton.

Avant Newton : un autre spectre des couleurs

Les couleurs : spectre solaire étudié par Isaac Newton (1642-1727). Illustration anonyme de 1925. Collection privée. Private Collection / Bridgeman Images

En faisant passer un rayon de soleil à travers un prisme de verre, Newton observa qu’il se décomposait en un spectre de sept couleurs distinctes, révélant que la lumière blanche était en réalité constituée d’une pluralité de rayons colorés. Pour rappel, ce spectre est constitué des couleurs suivantes : rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet.

Quand vous imaginez un arc-en-ciel, ce sont ces sept couleurs qui vous viennent à l’esprit, pas celles que voyaient les gens du Moyen Âge. Ce spectre est totalement inconnu pour eux. Pour représenter un arc-en-ciel, ils utilisaient non pas les sept couleurs de Newton, mais bien 3 ou 4 couleurs tout au plus.

John Lydgate’s Lives of Sts Edmund and Fremund, 1434-1439, Harley MS 2278, f. 72v

En réalité, le spectre médiéval est le suivant : blanc, jaune, jaune plus foncé, orange, rouge, vert, bleu, violet et noir.
Contrairement à aujourd’hui, le blanc et le noir sont considérés comme des couleurs à part entière. Les couleurs considérées chaudes au Moyen Âge sont le rouge et le bleu, le jaune et le vert sont perçus comme des couleurs froides. Le violet, qui est vu comme un noir médiocre, est généralement ignoré. Ces détails sont essentiels à connaître lors de la restauration d’oeuvres ou d’édifices médiévaux, car des interprétations trop contemporaines des couleurs risquent de créer des erreurs dans les choix chromatiques.

Michel Pastoureau donne plusieurs exemples de problèmes d’interprétation (code symbolique, altération du temps, etc.) dans sa conférence, en citant des œuvres.

En voici un exemple, celle du roman de Lancelot en prose, datant du XIIIe siècle. Dans le texte, il est dit que Lancelot affronte le chevalier noir. Cependant, dans le manuscrit, ce chevalier est peint en rouge. En tournant les folios, on constate que tout ce qui semble noir est en fait rouge. Tout ce qui est noir est négatif, et codé rouge dans ce manuscrit. Le mot « noir » renvoie ici à la symbolique de la couleur dans le texte, et non à sa représentation picturale.

Copie d’écran tiré de la conférence « Initiation à l’histoire des arts 2012 – L’historien face à la couleur (1/5) », de Michel Pastoureau
https://www.youtube.com/watch?v=thr_RyemuLw&list=PLBE8C44B706BDA983&index=1

Monsieur Pastoureau nous explique bien que la lumière, la matière et les couleurs doivent toujours être étudiées dans leur contexte d’origine (manuscrit, atelier, région, époque).

Comme vous avez pu le constater au fil de votre lecture, entrer dans l’univers des couleurs médiévales déstabilise les fondements de notre savoir sur le sujet et nous invite à repenser nos certitudes. L’historien nous montre que l’histoire des couleurs mérite d’être observée avec rigueur, curiosité et ouverture.

Afin de ne pas alourdir cet article — qui se veut avant tout un partage de mes notes — je vous invite, si les conférences de Michel Pastoureau vous intéressent, à visiter cette chaîne riche de nombreux exposés de l’historien :